Litterature/ Centenaire Olympe Bhêly-Quenum: L’écrivain Kodjo Agbemele raconte l’un des hommes qui a façonné ses paysages intérieurs

by Freddy Roger Amegnignon

Littérature/*Centenaire Olympe Bhêly-Quenum:

L’écrivain Kodjo Agbemele raconte l’un des hommes qui a façonné ses paysages intérieurs

À 100 ans, le géant des lettres béninoises continue de hanter les bibliothèques africaines. Pour son centenaire, l’écrivain togolais Kodjo Agbemele, directeur des Éditions Azur, sort du silence. Dans un texte d’une rare pudeur, il dit tout ce qu’il doit à l’auteur d’ Un piège sans fin et du Chant du lac : une dette littéraire, une filiation invisible, une liberté d’écrire.

Il y a des écrivains qui vous apprennent à écrire sans jamais vous avoir parlé. Olympe Bhêly-Quenum est de ceux-là.

Alors que le Bénin et l’Afrique francophone célèbrent le centenaire de l’un de ses plus grands romanciers, né en 1926 à Ouidah, les hommages affluent. Mais celui de Kodjo Agbemele a une résonance particulière. Il ne vient pas d’un critique. Il vient d’un fils littéraire.

Togolais résidant à Lomé, aujourd’hui promoteur des Éditions Azur et auteur lui-même, Kodjo AGBEMELE se souvient de sa première rencontre. Pas une rencontre physique. Une rencontre sur papier. Il a alors à peine vingt ans. Il ouvre Un piège sans fin (1960). Et c’est le choc.

Ce qu’il découvre n’est pas simplement un roman africain de plus. C’est une mécanique tragique implacable. Un homme, Ahouna, pris dans un engrenage où le destin se fait plus fort que la raison. « Le drame y prend une dimension presque intime. On ne regarde plus seulement une histoire. On entre dans une destinée », se rappelle-t-il.

Puis, il y a eu Le Chant du lac. Publié en 1965 et couronné par le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire, le livre ouvre un autre continent intérieur. Celui de l’eau, des croyances vodoun, des mystères qui flottent sur le lac Nokoué. Bhêly-Quenum y fait un pari fou, pour l’époque : faire de l’Afrique des profondeurs, de ses mythes et de ses silences, une matière universelle.

Pour le jeune Kodjo Agbemele, la leçon est fondatrice. Il comprend, sans encore mettre de mots dessus, que les lieux de son enfance, les récits de sa grand-mère, les peurs et les interdits de sa propre société peuvent devenir littérature. Que l’Afrique n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs sa légitimité romanesque.

C’est ce que l’écrivain togolais appelle « l’apprentissage silencieux ». C’est l’école la plus discrète du monde. Le maître écrit, seul, dans le silence de son époque. Il cherche sa langue, il affronte ses doutes. Il meurt, parfois. Et des années plus tard, à des centaines de kilomètres, un jeune homme ouvre son livre dans une bibliothèque à Lomé et sa vie bascule.

« La transmission littéraire ne passe pas toujours par une rencontre. Elle peut passer par une bibliothèque. Par une page lue à vingt ans », écrit Agbemele.

Devenu écrivain à son tour, éditeur qui donne la parole à d’autres, Kodjo Agbemele mesure mieux cette filiation. Il sait aujourd’hui que nous n’écrivons jamais seuls. Derrière chaque phrase, il y a des voix d’aînés. L’héritage de Bhêly-Quenum n’est pas un style à copier. C’est bien plus précieux : c’est une autorisation à être soi.

« C’est une liberté reçue », confie-t-il.

En rendant hommage à Olympe Bhêly-Quenum pour ses cent ans, Kodjo Agbemele ne célèbre pas seulement un monument qui a côtoyé Senghor, qui a dirigé L’Afrique Actuelle et qui a porté la voix du continent à l’UNESCO. Il célèbre un passeur.

Un homme qui a prouvé qu’un Africain pouvait écrire le tragique avec la même force que les Grecs, et le mystère avec la même intensité que les grands romanciers du réel merveilleux.

« Pas seulement cent ans d’une vie d’écrivain. Mais une œuvre qui continue de voyager d’un lecteur à l’autre. D’une génération à l’autre », conclut-il. Avant d’ajouter, avec une humilité désarmante : « J’ai été l’un de ces jeunes lecteurs. Je le suis encore, quelque part. Et je lui dois quelques-uns de mes paysages intérieurs. »

Le plus bel hommage qu’un écrivain puisse rendre à un autre.

Freddy Roger AMEGNIGNON

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